Paris Match December, 1998

IL S'APPELLE LACHAPELLE. ELLE C'EST UNE MADONE. ILS ETAIENT FAITS POUR SE RENCONTRER.
POUR LE NOUVEAU DIABLE DE LA PHOTO NEW-YORKAlSE, LA REINE DU POP A JOUE L'ANGE.

Face-à-face entre deux anges, deux démons, deux provocateurs. D'un côté Louise Ciccone, 39 ans, rock star, caméléon des années 80, maman idéale depuis deux ans, et de l'autre David LaChapelle, 35 ans, exhibitionniste surdoué, ex-protégé d'Andy Warhol et phénoménal portraitiste new-yorkais.
La première a accordé vingt-quatre heures au second pour une série de photos très seventies, entre hyperréalisme et imagerie hallucinatoire hippie. Vingt-quatre heures plus, car Madonna travaille énormément. Meilleure chanteuse et meilleur album aux derniers Music Awards, elle s'apprêterait à jouer, avec Rupert Everettt, dans un film de John Schlesinger, en février 1999, et préparerait une tournée.

En attendant, son panthéon personnel s’enrichit de nouvelles icônes.
«Madonna, c'est la dualité faite femme, dit David. Elle peut être sainte et égérie sauvage à la fois. Le cygne est un symbole protecteur et paradisiaque.»

DAVID LACHAPELLE : «Il y a deux visages en elle : provocatrice sulfureuse sur scène et sainte mère avec Lourdes Maria »

«Tu as Madonna pendant vingt-quatre heures. Elle accepte une séance, mais refuse toute interview. Alors, débrouille-toi, raconte nous une histoire en images."
C'était le défi proposé à David LaCha¬pelle, 35 ans, le nouveau prodige de la photo américaine, la coqueluche des magazines américains. Son livre « LaChapelle Land", publié il y a trois ans aux Etats-Unis par Nicolas Colloway, et en France par Michel Birnbaum, a révolutionné l'art d'approcher les stars.

Samedi 14 novembre, 11 h 30, Café Orlin, au coin de Saint -Marks et de la 2eme Avenue à New York. David a la tête de son quartier, lunettes noires, hirsute, le T-shirt sorti du pantalon sans forme, les chaussures sans éclat. Autour du cou, il porte une gigantesque chaîne bretelle proclamant" I love Jesus", lestée d'une vingtaine de clés. Il relate son aventure.

« La séance de prises de vues a été un cauchemar. Consciente de sa photogénie naturelle. Madonna veut tout contrôler, mais elle a une qualité rare: le professionnalisme. Elle sait donner pour mieux vampiriser. En fait, tout notre travail s'est fondé sur sa dualité profonde. Elle est l'égérie sauvage de "Sex", son livre qui fit scandale il y a sept ans, et la mère parfaite de Lourdes, sa fille.
Elle est blanche, elle est noire, elle est sainte, elle est démon. Depuis longtemps, elle est profondément intéressée par la kabbale juive et l'hindouisme. Je me suis servi de ces deux symbolismes. Le dragon sauvage et incontrôlable et le cygne protecteur, paradisiaque et serein.

Madonna en poster, c'est la déesse, c'est Shiva et toutes les autres divinités indiennes. C'est un clin d'œil aussi au mouvement hippie des années 70. Madonna en prostituée. Là encore, les deux faces de Janus, la vierge et la pute. J'ai visité Falkland Road, le quartier des prostituées de Bombay. J'étais fasciné. De là vient l'inspiration de cette image. Madonna dans les rues de New York. Cette photo est mon hommage personnel. Madonna est l'icône de ma jeunesse, ces quinze dernières années, elle a fait partie de mon environnement. Musicalement, esthétiquement, sexuellement: elle a bouleversé le paysage américain, elle est la plus forte influence des années 80.

"Madonna et le halo, la sainte, la vierge, la madone et le Sacré-Cœur. Il y a une religiosité profonde en elle.»

Il lui faudra deux cafés au lait et deux bols de céréales pour qu'il confie enfin quelques détails personnels.

Une enfance passée en Caroline du Nord, l'arrivée à New York, à 15 ans: dix-huit mois comme serveur au Studio 54, puis la rencontre avec Warhol qui le prend comme assistant.

Depuis toujours, il a voulu être photographe, probablement à cause de Guy Bourdin dont il connaît toutes les images. "Son goût pour l'exhibitionnisme m'a marqué d'une façon indélébile. J'ai gardé ma première planche-contact: elle commence par les craquelures du mur de ma chambre, et se termine par ma petite amie nue qui fait la folle. Oui, j'aime l'exhibitionnisme. En fait, je n'aime que cela. Dans les années 80, Bruce Weber, Robert Mapplethorpe, Herb Ritts, Steven Meisel ne travaillaient qu'en noir et blanc; j'ai fait le contraire. Ils revenaient au classicisme; je le reniais. Ils étaient élégants, j'étais grunge.

Ils travaillaient la forme, je la salopais. Dis, cesse de me poser des questions. Je ne sais pas répondre. Ce texte va être horriblement ennuyeux. Invente, raconte n'importe quoi, prête-moi des propos insensés, scandaleux, outranciers. J'aime la couleur. Le noir et blanc gomme l'émotion, la dirige, la momifie. La couleur l'exaspère. Les couleurs donnent des envies. Je ne connais pas de bonbons en noir et blanc. J'aime l'orange, le rouge, le jaune, ils font remonter à la surface de la mémoire les souvenirs et les envies de l'enfoncer. Un monde photographique en noir et blanc est sûr. Un monde en couleurs est beaucoup plus pervers. Toutes les sensations sont permises et stimulent. Rien, et je tiens à le souligner, n'a été réalisé sur ordinateur."

Je suis parti au troisième café au lait : ses copains et assistants, les mêmes depuis quinze ans, venaient d'arriver. Ils ne rêvaient tous que de discuter de la séance de photos du lendemain. Une autre star difficile, comme celle qui lui a dit récemment: "Mais David, je ne suis pas un mannequin", et à qui il a répondu: « Malheureusement, cela se voit »

A New York, entre les avenues C et D, dans le Lower East Side, une bande de presque toujours adolescents essaie de renouveler, séance après séance, la photographie contemporaine. Ils l'ont déjà profondément marquée.

Par Jean-Jacques Naudet

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