Paris Match November 22, 2006

LE PAPE DES PEOPLE FAIT ACTE DE CONTRITION

Paris Match: Pourquoi changer ? Vous ne supportiez plus les célébrités ?

David LaChapelle: Depuis la sortie de mon film « Rize » l’an dernier, je ne me sentais plus heureux de ma vie. Le rythme était too much ! Cela fait vingt ans que je suis dans le circuit ! Je crois que je n’ai plus rien à apporter dans le domaine des célébrités. Mon nouveau projet est un retour à mes débuts, quand j’étais un jeune type de New York qui démarrait dans la photographie. Mon matériau était bien plus personnel, une antithèse de ce pour quoi je suis connu. A présent, j’ai un endroit où dormir, de bons amis ; la nature d’Hawaii autour de moi, je n’ai pas besoin de plus. Je veux créer des images qui me rendent heureux, suivre mes envies. Je vie une renaissance. Je n’avais plus le choix artistiquement. J’évolue. Je travaille actuellement sur une série autour du « Déluge » de Michel Ange, et ces photos seront exposées dans les galeries.

Vous vous sentiez prisonnier ?

C’est assez drôle : les publicitaires vous engagent pour ce que vous êtes et exigent ensuite que vous changiez pour vous adapter à leur désir. Mais ce sont des prestations. Ces photos paient les factures, elles ne sont pas destinées à terminer dans un livre. Je ne vais pas me plaindre. Ma mère était artiste. Pourtant elle a dû travailler toute sa vie en usine, être serveuse. En comparaison mes contraintes ne sont pas grande chose. Et puis la contrainte n’est dérangeante, elle autorise une certaine rébellion.

Rien ne pourrait vous faire changer d’avis ?

Je ne pense pas. Après « Rize », mon projet le plus personnel, abouti, éprouvant sur tous ces mômes du ghetto, Hollywood m’a offert des tonnes de scénarios à mettre en scène. Rien ne me correspondait. Je ne vais pas passer deux ans à faire ce qui ne m’intéresse pas. Je ne ressens ni déprime ni rancœur. Je viens de terminer un contrat à Barcelone et d’annoncer à mes agents : ce n’est plus la peine qu’ils m’appellent car je ne veux même pas être tenté par une proposition. De toute façon, je n’avais plus envie de photographier qui que ce soit.

Personne. Vraiment ?

Si. Mohammed Ali. J’en rêvais depuis des années.

Les stars n’ont jamais eu peur du ridicule, toute acceptaient d’entrer dans votre univers, d’être caricaturées ?

C’est une collaboration. Mais elles étaient prêtes à me suivre. Il faut de l’humour. Et tout n’était pas forcement planifié. Par exemple l’image de Courtney Love tenant dans ses bras un Jésus ressemblant à Kurt Cobain n’était pas prévue. Je l’ai vue après la séance.

Pourquoi Pamela Anderson était-elle un de vos modèles fétiches ?

Elle représentait pour moi l’idée de la Californie, la promesse de seins plus gros, un rêve de chirurgie esthétique. Un poster pour une vie meilleure ! Idem pour Amanda Lepore, qui incarne la possibilité de commencer sa vie en garçon et de finir e « sextoy » !

Pourquoi avoir utilisé tant d’imageries religieuses ?

Une envie personnelle, une influence aussi. Certains y voient du blasphème, comme dans cette image de Kanye West en Jésus noir. Or mon but était à l’opposé. Il est noir et peut être le fils de Dieu. Ce que peu de gens saisissent aux Etats Unis.

Vous vous sentez décalé dans votre pays ?

Je n’ai pas de nationalité. Je me considère un artiste, et les artistes n’en ont pas. Ils sont dans leur monde. Je m’identifie aux gens qui ont une âme d’artiste.
Vous deviez diriger « Hung up » ; le clip du single du dernier album de Madonna.

Vous ne l’avez pas fait. Que s’est-il passé ?

J’avais écrit le scénario, été payé pour le concept. Mais après « Rize », quand j’ai commencé à analyser ce qui me rendait heureux ou pas, j’ai compris qu’elle n’était pas la personne avec qui je souhaitais collaborer. Elle est sympa en tête à tête, mais quand vous travaillez pour elle, elle peut se montrer très…je ne trouve pas le mot…méchante. Elle l’est avec les gens qu’elle emploie. Je ne voulais pas être torturé.

Elle l’aurait fait ?

Oui. Je n’ai rien contre les difficultés. Mais cela n’aurait pas été plaisant. Je ne me serais pas amusé. Or c’est l’environnement qui fait que mes photos sont ce qu’elles sont. Je ne force jamais les gens. Il faut de la joie sur le plateau. Avec elle, cet ingrédient aurait manqué. Rien que pendant les pourparlers du projet, elle se montrait très dure. Il y a une part de cruauté en elle.

Voue êtes u des rares à parler de Madonna en des termes durs…
Je suis libre. Tout ne doit pas être à l’eau de rose. Je ne supporte pas les minauderies no plus. Je ne parle pas de ça, je parle de collaboration rapprochée avec la personne… Si la situation est négative, mieux vaut l’éviter si vous pouvez. Je le peux.

Comment pensez- vous que votre travail a été perçu ?

Les gens se sont souvent arrêtés à l’apparence. Or les photos racontent des histoires. Quand j’ai peint à même la peau le logo Louis Vuitton sur la rappeuse Lil’Kim, je voulais la transformer en objet de luxe. Ce qu’elle est d’ailleurs. La photo d’Amanda Lepore qui sniffe des diamants n’est pas seulement un commentaire du côté glamour des bijoux ! Beaucoup de photos ont une signification habituellement à l’opposé de leur interprétation. La plupart portent sur la folie de la consommation, l’avidité. Comme je travaillais pour des publications où il est difficile d’avoir ce genre de commentaires ouvertement, le message était subtil, subversif, donc moins visible. Je voulais aussi des images amusantes en elles-mêmes, mais qui fonctionnent à plusieurs niveaux.

Jeune, vous aviez déjà cet univers si exubérant ?

J’ai toujours été attiré par la couleur. J’aime quand ça brille. Je voulais créer de la beauté. Quelquefois à partir de mes peurs. Mes images de burgers, par exemple, c’est parce qu’ils m’ont toujours effrayé ! Le burger peut tuer !

Vous souvenez-vous de votre première photo ?

Oui, j’étais au lycée en Caroline du Nord. Ce sont des amis, des « golden boys » de 16 ans. Ils sont dans la chambre de mon dortoir, nus, beaux, ressemblant à des statues. J’ai encore le rouleau. J’ai toujours adoré la photographie, la danse et l’art en générale.

Warhol vous a donné votre chance. Comment et pourquoi a-t-il cru en vous ?
Je l’ai rencontré dans un night club. J’ai attiré son attention, je pense, parce que j’étais jeune et mignon ! Mais il n’était pas libidineux. Il était toujours respectueux, jamais effrayant en quoi que ce soit. Il m’a invité à venir le voir à son bureau, j’ai apporté mes photographies. Ma première commande a été pour son magazine, « Interview », simplement. C’était une chanteuse de country, dont je ne me souviens plus du nom. J’ai pris le dernier portrait de lui juste avant sa mort en 1987. Il était bavard, secret, très religieux à la fin. Je ne sais pas s’il était très heureux.

Etes-vous nostalgique de cette époque, les années 80, vos débuts ?
Non, non ! Plein de trentenaires pensent que cette époque était géniale. Pas vraiment ! C’était extrêmement inquiétant. New York ressemblait à une ville en guerre, tout le monde mourait du sida. ET pendant dix ans ! Depuis lors, je ne prends jamais rien pour acquis, j’essaie de m’amuser. Quand mon premier boyfriend est mort, je n’avais que 19 ans , lui 24. Je n’ai rien à perdre car je devrais être mort ! J’ai appris à relativiser, prendre des décisions et ne pas les regretter.

Vous prenez des photos tous les jours ?

Non. Je ne peux pas prendre de simples clichés. Sinon ils se transforment en grosses productions ! Parce que je commence à me lâcher et à devenir fous. Je ne fais que des shootings professionnels. Je ne me réveille jamais le matin en attrapant mon appareil pour photographier quelqu’un. Je préfère les coloriages !
Tout le monde pense que vous êtes français, avec ce nom. D’où vient-il ?

Je vais vous décevoir, mais mon père est canadien. A chaque fois que je viens en France, les gens commencent à me parler en français. Je ne comprends rien ! J’ai grandi avec ce nom, petit j’entendais sur les terrains de jeux des insultes du genre « LaChapelle go to hell » ! Jeune, je l’ai même modifié. Mon égo était si grand que j’ai demandé à toute ma famille de le modifier également. Ma mère, ma sœur avaient dû changer de nom !

A quoi ressemble votre vie à Hawaii ?

Très calme. Là où je vis, la partie pluvieuse, il n’y a pas de night clubs de boutiques, rien. Et je n’ai pas d’électricité. Donc pas de télévision. Je ne m’ennuie jamais. J’adore. J’ai toujours voulu cette vie. Mon ami vit là bas, on s’occupe du jardin. Cela ressemble au paradis et ça l’est. Je ne fuis pas. Même si je n’ai pas besoin d’un endroit précis pour me sentir bien, la nature me rend heureux.
Avez-vous des regrets ?

Je regrette parfois le temps où j’étais fous, incontrôlable. J’étais si dingue, versatile. J’ai grandi. Je ne me sens pas si vieux non plus. J’ai encore l’énergie, mais une part de moi est morte, pour mieux renaître, j’espère !

Par François Mori

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