Modzik Paris March - April 2009

Britney en teenager lascive en couverture de Rolling Stone, Kanie en Jesus noir, Paris version bondage ; David LaChapelle a signé la plupart des clichés américains les plus persistants de ces 25 dernières années. Artiste narratif, il dépasse aussi l'image figée pour filmer des contes de fées modernes dans des clips musicaux ou dans le documentaire RIZE. À force de traiter les pop stars comme des icônes religieuses et vice-versa, le cocktail à base de culte de la personnalité de l'ancien barman du studio 54 est devenu un classique. Au shaker LaChapelle, le porno devient chic et Hillary Clinton presque cool… Et à travers le filtre du glamour, voir du vulgaire, apparait toujours l'humanité au sujet.

Seulement, depuis son premier job en 1982 pour le magazine de Warhol, Interview, David en a soupé de divas hollywoodiennes. Désormais, il se délivre de ses obligations commerciales pour se consacrer pleinement à son travail personnel, fortement influencé par sa fascination pour Michel-Ange et la Chapelle Sixtine. La rétrospective que lui consacre la Monnaie de Paris présente, en plus de ses œuvres les plus fameuses, beaucoup de travaux récents, qui mêlent décadence humaine, dérive consumériste, débâcle spirituelle et scène apocalyptiques dans des fresques ou des pop-up géants. C'est devant "Cathédral" (de la série Déluge, 2007) que nous rencontrons LaChapelle.

Dans la légende LaChapelle, on parle d'une première photo que prend un petit garçon de sa mère, sur un balcon de Porto Rico…
Oui, c'est vrai ! Mais je n'y suis pour rien, c'est elle qui avait tout installé. Elle avait juste besoin de quelqu'un pour prendre la photo. Il n'y avait pas de verre de Martini, mais elle était bien en bikini !

Vous souvenez-vous de votre tout premier travail dans Interview pour Andy Warhol ?
Ils avaient déjà publié des photos de nus que j'avais exposées dans une galerie. Mais ma première commande pour Interview a été une photo d'un jeune chanteur de country. La même semaine, j'ai shooté les Beastie Boys, c'était la première photo d'eux jamais publiée... C'est plutôt un bon départ !

À voir des films comme Downtown 81, on imagine que la scène artistique underground de New York devait être assez sauvage à cette époque…
C'était dingue… Aujourd'hui je vis de façon très calme, à Hawaii.

Aujourd'hui à Paris, vous présentez des œuvres récentes très différentes de ce que vous faisiez pour la presse…
J'adore les fresques. Dans la première pièce de l'exposition, on peut voir le crash de ce qui représente la décadence et le matérialisme de la société américaine : les 4x4. Ce sont des voitures énormes et très chères, qui servent à surreprésenter un statut social .Et puis il y a aussi ce pop-up géant qui dépeint toute immortalité de nos sociétés, mais avec un procédé très enfantin. J'essaye de communiquer sans avoir de légende imprimée sur le mur.

Rêvez-vous toujours de photographier quelqu'un en particulier ?
J'ai toujours des rêves, mais qui ne consistent plus vraiment à photographier des personnalités. J'ai décidé d'arrêter tout ça pour être honnête avec moi-même. Au bout de tout ce temps, je ne pouvais plus le faire. Je suis arrivé au bout. Je reprends toutes ces photos prises en vingt ans, pour les appliquer à un travail destiné aux galeries qui puisse communiquer avec les gens. Je veux essayer d'être très clair dans ma façon de m'exprimer, pour que les gens comprennent vraiment mon travail. Mon objectif est de définir la période dans laquelle nous vivons, de faire la lumière dessus. Le meilleur art contemporain éclaire le monde d'aujourd'hui, plutôt que d'en être le miroir.

Les composition de vos photos les plus récentes sont très riches, comment les préparez-vous ?
Dans le passé, c'était facile, on me demandait de prendre une photo de quelqu'un en particulier ou de mettre en scène une histoire. Aujourd'hui, il faut vraiment que j'aille au fond de ma tête et que je décide de ce que je veux communiquer, que j'utilise tout ce que j'ai appris dans mon travail commercial pour communiquer aussi clairement que possible. Une des choses auxquelles je pense, c'est l'apocalypse, la fin, parce que c'est ce qu'on nous vend à la télé sur CNN. Utiliser cette peur pour l'expliquer, et s'en délivrer, c'est le rôle de la photographie. Cette décennie est extrême, surtout en termes de matérialisme et de perte d'une forme de vie intérieure.

La religion est récurrente dans votre travail, êtes-vous croyant ?
J'ai la foi, c'es certain, je crois qu'il y a bien à attendre de cette vie que des biens matériels. Si tu vis consciemment, tu cherche toujours des réponses et la vérité. C'est ce que je fais avec mon travail, j'essaye de donner un sens au monde. Quand je ressens de la confusion le fait de créer ces scènes m'aide à voir plus clair. Et peut-être que d'autres, en les regardant, y verront les mêmes questions et ressentiront la même clarté. J'ai foi en ce monde. Je pense que les photos que je fais sont une exploration de l'idée même de la foi – à savoir, croire en quelque chose qu'on ne peut pas prouver.

Le thème de la luxure reste aussi omniprésent…
C'est un paradoxe. On est attiré par ça, mais je trouve qu'il n'y a rien de mal à être attiré par le glamour. Le problème, c'est quand ça devient une obsession. Arriver à un équilibre entre fascination pour le glamour et préoccupation à comprendre le monde est très difficile, c'est un précipice.

Continuez-vous à réaliser des clips ?
Pas tellement, celui pour Amy Winehouse est le dernier, parce que je l'adore. Elle est géniale, c'est une bonne amie. Mais je n'en ai plus vraiment l'envie.

Est-ce que Rize a beaucoup changé votre travail ?
C'était une expérience très profonde de ma vie. En tant que tel, ça m'a affecté et fait grandir. Je n'ai pas besoin de réaliser des films. Je suis satisfait et excité par la photographie. Je trouve que c'est un privilège de pouvoir exposer mes photos dans une galerie, je le prends très sérieusement. Je veux passer du temps à y réfléchir, être un mode de communication visuel de plus en plus claire, que mon travail n'ait pas à être expliqué pour le public. Et je ne parle pas d'une élite de collectionneurs ou de gens de l'art. Je veux faire des photos pour le monde. C'est un gros challenge qui me satisfait pleinement.

Ressentez-vous de la fierté à amener des gens qui ne s'intéressent pas à l'art dans les musées, notamment par le biais des magazines, des people ou de la musique ?
Oui, je suis un point pour certaines personnes qui ne vont pas dans les musées. Et si ça peut les amener à apprécier d'autres travaux et d'autres artistes, c'est super.

Il parait que vous travailler toujours avec un DJ, que lui demandez-vous de jouer ?
Ça dépend vraiment de l'humeur que je veux faire passer sur la photo. La musique est le moyen le plus rapide de dicter aux mannequins comment bouger. En ce moment, j'écoute de la musique reposante, pour me relaxer. Par exemple, pour cette image (« Cathedral » de la série Déluge, ndlr) j'ai du mal à me souvenir, mais je devais écouter Damien Rice ou quelque chose comme ça.

La poupée Barbie fête ses 50 ans, vous avez quelque chose à lui dire ?
Non, je pense qu'elle a déjà tout : elle n'a jamais vieilli, elle semble plutôt heureuse. Sur ma photo, ce sont des Brats qui portent des burkhas, pas des Barbies !

Vous qui aimez les blondes, a-t-elle été une de vos muses ?
Pas vraiment ; j'ai Pamela Anderson et Amanda Lepore pour jouer, elles sont beaucoup plus funs que Barbie !

De Éléonore Klar

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