Livre Photographers April, 2008

RENAISSANCE

C’est un long voyage pour atteindre les côtes d’Hawaii. Ces îles, en plein milieu du Pacifique, ignorent depuis toujours les tribulations des vies urbaines. Il faut être naufragé pour arriver jusqu’à l’archipel, ou du moins être en quête d’un plaisir autre, d’une vie nouvelle, d’un paradis qui serait perdu ailleurs. Et depuis toujours, la mer d’Hawaii charrie les mêmes promeneurs de la terre, en quête d’un havre de paix. Un peu naufragé, un peu vagabond, David LaChapelle est venu chercher l’apaisement. Sur cette côte escarpée et sauvage, aux criques intimes dans lesquelles les hautes vagues s’engouffrent, les chasseurs et les pêcheurs vivent comme des princes, autonomes et sans besoin. Ce n’est pas en retraite, ce n’est pas en ermite, ce n’est pas en reclus que David Lachapelle a souhaité s’installer dans ce paradis. C’est en conscience. Il a posé la dernière photographie du livre.

Il a accompli sa trilogie : LaChapelle Land Hotel LaChapelle Heaven to the Hell Puis il a regardé son œuvre : plus d’une vingtaine d’années ; une production colossale ; un investissement surhumain ; une frénésie de photographies ; une névrose de travail ; une énergie démoniaque ; des idées qui veulent prendre corps ; la peur du temps qui passe ; l’impossibilité de dire non ; une reconnaissance satisfaisante ; des photographies devenant icônes. Son œuvre le submerge. Il a tout dit. Avec humour, audace, dérision, il a dit le rêve américain. Avec sarcasme, provocation, glamour, il a dit la société de consommation. Avec fracas, couleur, provocation, il a dit la vacuité du monde. David LaChapelle a été l’anthropologue d’une société qui s’est fabriquée, entre la mode et la convoitise artistique. Il a fait rentrer ses personnages dans ses décors pop art. Chacun participant à son propre autodafé. Les filles ont les fesses qui dépassent d’un short trop court, leurs seins débordent d’un soutien-gorge trop serré, leur rouge à lèvres est toujours trop rouge et leurs ongles rose bonbon, leurs talons sont trop hauts et leur bouche trop sexy pour être vrais. Ce monde n’existe pas, mais David LaChapelle l’a imaginé. Ce fantasme n’est peut-être pas si loin de la réalité : «

Il suffit que l’on y pense pour que cela existe. Si ces scènes sont sorties de mes rêves, c’est que je les ai vécues. Elles sont vraies pour moi. » Le fils du Connecticut se prête lui-même au jeu de la mise en scène kitsch depuis son enfance. Dans des situations loufoques, David, sa sœur et son frère posent dans le monde féerique de leur mère. Un jour, ils sont matelots en costume rayé, un autre, jeunes modèles promenant leur chien, un autre, enfants de chœur en premiers communiants. Ils deviennent les chérubins inventés par une mère qui voudraient tout leur donner, toute la richesse de son imagination pour que jamais ils ne ressentent la pauvreté. Elle qui, réfugiée lituanienne, se contente avec son mari de leurs deux salaires d’ouvriers de l’usine de tabac où ils se sont rencontrés. De leur petit appartement, elle fait une magie. En illusionniste et raconteuse d’histoires, elle transforme la vie en conte de fées. Il suffit de petits sucres blancs, agencés en trèfle et dispersés dans toute la maison, pour imaginer des traces de pas de lapins enneigés. On cherche le petit animal en lui inventant une histoire et une réalité. Le plus merveilleux, c’est à Noël, quand la maison se métamorphose, parée d’un décor fait main, mélangeant tous les talents de créativité de la famille. Helga, sa mère. Helga, son univers de beauté et de perfection. Helga, la première inspiration d’un fils. « Il partage ses jours et ses nuits avec cette microsociété empreinte de drogue et de prostitution [...] Il ne vend rien, mais continue à y croire. »

Derrière la banalité d’une réalité quotidienne, se cache la plus envoûtante des vies rêvées. Derrière New York la glauque, se cache la plus trépidante des mégapoles. Fin des années 1970, dans le quartier d’East Village, les toxicos s’égarent dans les halls d’immeuble. Les marginaux traînent leur errance dans les rues, leur ivresse et leur puanteur. Les prostitués s’insultent pour sauvegarder leur bout de trottoir. Les artistes y ont élu domicile. Ils y ont leurs ateliers et leur inspiration. Andy Warhol, Jean-Michel Basquiat… artistes contestataires et galeries alternatives.

David LaChapelle n’a que quinze ans. Il a fui l’école et son conservatisme. Il est trop folklorique, trop original pour s’insérer dans le rang des écoliers. Il s’installe avec son petit ami dans un appartement miteux du Manhattan downtown. Il partage ses jours et ses nuits avec cette microsociété empreinte de drogue et de prostitution tout autant que d’effervescence et de créativité. Il réalise ses premières mises en scène photographiques, fait poser ses amis, se fait déjà le témoin de ce microcosme new-yorkais. Son travail est présenté en galerie ; il ne vend rien, mais continue à y croire. Il s’enivre des peintures de Michel-Ange, tandis qu’il fera tout pour croiser la route d’Andy Warhol. «

Andy cherchait quelque chose d’interdit, de sexy, d’attractif. J’étais un môme et je savais que son monde était un monde d’adultes, un monde illicite. C’était encore plus attrayant pour moi. » LaChapelle lui présente ses photographies figuratives de nus, inspirées par la Renaissance. « J’adorais organiser des mises en scène, réaliser des castings, travailler en équipe. J’ai tout de suite aimé l’énergie d’une prise de vue avec cette théâtralisation des modèles que je faisais poser. J’étais plus passionné par le processus même de la création que par le résultat final. »

LaChapelle est heureux au milieu de cet entourage artistique de peintres, musiciens et photographes, dans ce New York underground et stimulant. Il en oublie son appartement exigu, insalubre et sombre, les camés échoués dans son ascenseur, la pauvreté assise dans sa rue. Surviennent les années 1980. Avec elles, la mort. Le sida emporte les désirs de liberté et d’amour. La maladie s’abat comme une malédiction. Elle terrasse comme une punition. East Village est un champ de fantômes. La musique s’éteint. La joie est consumée. On retape les immeubles. On veut effacer, nettoyer. LaChapelle traverse les années noires ; perd son petit ami ; survit au sida. Première résurrection. Il fuit. Il laisse New York aux loups, à ceux qui rachètent, repeignent, transforment les ateliers en lofts commerciaux. « Je n’avais plus rien à y faire. Je vivais dans le passé et j’étais trop jeune pour devenir nostalgique. J’ai pensé à Los Angeles, au rêve hollywoodien où tout est possible, où l’on trouve tous les décors, toutes les fantaisies, tous les modèles, où les moindres caprices de l’imagination sont réalisables, où les gens aiment être photographiés. » «

Le succès est immense. Les stars se pressent : être photographié par LaChapelle devient une consécration. » LaChapelle retrouve son univers. Il achète un immeuble, le transforme en studio et se plaît dans un quartier où la population se mélange, quand les travestis croisent les rupins. Il aime la culture populaire : l’art, le cinéma, la musique, le théâtre. Il aime le glamour, le beau, le sexy. Il est dans la vie et la raconte. Il trouve ses modèles parmi les célébrités ou parmi ceux qui l’inspirent. Il enchaîne les portraits et les commandes ; ne sait pas dire non et ne connaît pas le repos. Oui, il s’aide de psychotrope ; il faut tenir. La machine infernale est lancée. Le succès est immense. Chaque photographie devient une icône. Les stars se pressent : être photographié par LaChapelle devient une consécration.Il s’applique à peindre ce monde parfait de poupée blondes et sexy, de stars de clips, de mannequins vedettes de la surconsommation. Les marques adorent.

LaChapelle renchérit. Il s’applique à représenter les bimbos refaites, les cadors du matérialisme, les exhibitionnistes de la vulgarité. Il photographie sans retenue. Il y met tout son talent, tout son génie, toute sa naïveté. L’humour de ses photographies désamorce sa terrible subversion. Il drague ses spectateurs par le criard, le tape-à-l’œil, le provocateur, le porno chic. Les marques en veulent encore plus. Il pousse les limites. Dans ses pubs, ses modèles reniflent les produits de luxe comme des rails de coke ; s’en servent de « sex toys »… La dérision est à son maximum. Il joue avec la vie. Il joue avec ses mises en scène. Il joue avec ses clients et ses admirateurs. Il ne sait pas encore qu’il joue avec lui-même. Plus il est acclamé, plus il photographie. Pamela Anderson. Elizabeth Taylor. Leonardo DiCaprio. Angelina Jolie. David Bowie. Courtney Love. Björk. Sylvester Stallone. Britney Spears. Il raconte des histoires ; celles de ses rêves ; des contes de fées de sa jeunesse, du rêve américain. Il est sincère et naïf à la fois. Il écume toutes les célébrités d’Hollywood et toutes les idées de la pop culture. Il porte un regard corrosif autant que respectueux. Ni juge, ni maître. Elton John. Kirsten Dunst. Paris Hilton. Sofia Coppola. David Beckham. Pamela Anderson encore. Puis encore Paris Hilton. Paris, qu’il a créée de toutes pièces. « Je photographiais ce que les gens voulaient voir. Paris Hilton était la fille parfaite, née au parfait moment. Elle était ce que le public attendait : une exhibitionniste correspondant au mythe de la poupée Barbie, venant d’une famille connue, pour satisfaire le désir d’icônes du public. » Paris Hilton, le personnage naît une sucette rose à la bouche, affublée d’un jean bleu électrique pailleté… Paris Hilton, le paroxysme. La vulgarité. Le non-sens de notre société. Quand la vanité rejoint la vacuité. David LaChapelle est allé aux limites du vulgaire, du porno, de l’extrême abrutissement. Assis au bord du précipice, il a alors regardé son œuvre : « Je me suis rendu compte que j’avais tout dit sur la culture populaire, tout montré. J’avais atteint toutes les limites ; je ne pouvais pas aller plus loin. L’art est arrivé à son point ultime en matière d’extrême, de provocation, de pornographie.

En photographie, tout avait été dit avec Mapplethorpe. Pour ma part, mon discours sur notre société s’est asséché. Je continuais à surfer sur une vague qui plaisait, mais qui avait fini par m’ennuyer. J’ai choisi mon dernier portrait : Mohammed Ali. J’ai réalisé ma dernière commande pour le magazine Vogue que j’ai intitulée “La fin d’un monde”. J’ai refusé de faire le dernier clip de Madonna et ce fut la libération. Enfin pour la première fois de ma vie, j’ai dit non. Alors j’étais libre. » LaChapelle clôt le deuxième chapitre de sa vie par son film Rize sur la danse des gamins de quartiers défavorisés de Los Angeles. De vrais personnages en quête d’identité et de valeurs. Le film sort en même temps que le dernier livre de sa trilogie. Comme un acteur saluant son public à la fin du dernier acte, LaChapelle quitte la scène, laisse son œuvre en témoignage, ses photographies à l’éternité, son discours à la réflexion. Il quitte la scène et pense sincèrement ne pas y remonter. Il découvre Hawaii, s’y installe. Il n’a plus qu’un seul désir : devenir jardinier. Certaines vies ont besoin de cassures pour pouvoir continuer.

David LaChapelle est arrivé au point de maturité et de non-retour. En se retournant sur son œuvre, il a été pris d’un vertige. Il s’est retrouvé face au récit d’une société engloutie par les plaisirs de la vie. Il s’y est vu. Ses propres photographies lui ont fait prendre conscience de son époque : l’argent, la surconsommation, la séduction, la bouffonnerie. Son regard sarcastique n’a pas suffi à le protéger. Le choc a été frontal. Tout ce qu’il photographiait, il le refusait à présent. Photographier ce monde, c’est y participer un peu. L’idée le hante. Il est trop sensible. Il n’y a pas d’issue. Il a dû se défaire de son travail, comme d’un amant, en s’arrachant à ce qui était sa raison de vivre, en tournant le dos à vingt ans de sa vie, « parce que j’ai changé et parce que le monde a changé. Je suis parti avec encore plein de photos en moi.

J’avais l’impression d’être ce musicien qui mourait avec la musique au fond de lui. J’avais vingt ans d’expériences formidables, de rencontres humaines et j’avais construit une équipe de professionnels parmi les meilleurs au monde. Abandonner tout cela me rendait triste. » Magnanime LaChapelle, prêt à tout remettre en question. Que serait-il devenu si le monde de l’art, qui l’avait ignoré à ses débuts, ne l’avait pas sollicité aujourd’hui ? Sa première série s’intitule « Les Éveillés », ceux qui renaissent à la vie. En exergue, il aurait pu écrire : « Ici commence un nouveau chapitre de mon histoire. » Des personnages immergés flottent entre la vie et la mort. L’œuvre est autobiographique, la période transitoire. « Il fallait que quelque chose se termine pour qu’une nouvelle histoire puisse commencer. Il fallait que quelque chose meure pour laisser place à une renaissance. » La renaissance est artistique tout autant que personnelle. L’œuvre de Lachapelle est indissociable de sa vie. Trop honnête, trop entier. « J’étais bien décidé à être libre. J’avais compris que ma responsabilité photographique consistait à être le plus sincère possible. Je ne veux pas créer plus de confusion dans les valeurs humaines, plus de noirceur et de nihilisme. L’art contemporain se plaît à être le reflet d’une société égarée. Je ne veux pas participer à ce jeu macabre. Je veux être un espoir ; une lumière. »

LaChapelle retourne aux mises en scène photographiques, s’inspire de la Renaissance et de ses scènes bibliques. Il revisite le Déluge. Mais Dieu n’y punit pas les siens. Il parle d’entraide, d’amour. Sa photographie devient humaniste. Saint ou démon ? L’œuvre de LaChapelle est en gestation. Il cherche une audition avec Michel-Ange, un face-à-face avec Léonard de Vinci. Il s’inscrit dans le langage historique des hommes. Quel que soit le mode d’expression – stèles, pigments, peinture, photographie –, le propos est universel : celui de l’homme qui se cherche et laisse ses empreintes comme des clés permettant d’en déchiffrer un jour le sens.

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