Le Point June 7, 2013

Été 2007 : le musée de cire de Dublin est vandalisé. Ses stars de cire sont massacrées, défigurées, démembrées. Immédiatement, David LaChapelle se rend sur place. L'artiste, obsédé par l'image de la célébrité, fige ces sosies brisés dans une série de photos, Still Life. Esthétiquement bouleversé, il écume les arrière-boutiques des musées de cire des États-Unis et commence à travailler à partir de ces mannequins de cire oubliés, abîmés ou bien tout simplement mis à la retraite. Ce sont ces photos que l'élève de Warhol expose aujourd'hui à la galerie Templon, à Paris. Très loin des mises en scène pop et colorées qu'on lui connaît, ces oeuvres sont sombres et violentes, représentation d'une chair de cire éclatée. La série Last Supper, réalisée à partir des mannequins du Christ et de ses apôtres, est particulièrement touchante. Laissées intactes par les vandales (superstition ?), les têtes de ces personnages bibliques sont disposées avec leurs mains dans des boîtes en carton, puis photographiées. Explications.

Le Point.fr : Comment s'est passée votre rencontre avec ces mannequins de cire ?
David LaChapelle :

Ce qui était étonnant, c'est que certaines têtes étaient totalement vandalisées et d'autres non. Les têtes des politiciens, par exemple, étaient ravagées, alors que la princesse Diana était intacte. De même pour Bono, qui est une star irlandaise, le Christ et les apôtres. Cela montre que même dans ces situations de chaos, les gens font des choix moraux sur qui mérite d'être puni et qui mérite d'être sauvé. Ces mannequins de cire sont à mon sens très importants. Ils représentent notre fascination pour les stars, la manière dont nous les vénérons comme des dieux, quelle que soit notre religion. Ils ont l'air si réels, on a l'impression d'être avec la célébrité elle-même. Quand je travaillais sur la princesse Diana, je sentais sa présence. Pas dans un sens mystique, mais juste parce qu'elle lui ressemblait tellement. Mes assistants la manipulaient avec une grande précaution à cause de ce qu'elle représentait. Pareil avec la poupée de Michael Jackson : tout le monde était triste dans la pièce, à cause de la vie qu'il a eue et qui était symbolisée dans cette figure de cire. Pendant l'Antiquité, quand les Romains faisaient la conquête d'une ville, les nez des statues étaient éclatés, comme pour les empêcher symboliquement de respirer. Ces mannequins de cire m'ont tout de suite fait penser à ces bustes et têtes cassés antiques, et j'ai su à l'instant que je voulais en faire une série de photos.

Ces mannequins de cire sont-ils l'expression de la perfection physique recherchée dans la société ?

Oui, d'ailleurs les mannequins abîmés ou démodés sont stockés à l'abri des regards. Les gens qui travaillent dans ces musées parlent de "retraités". C'est exactement comme les gens qui ne servent plus dans notre société. Nous accordons trop d'importance à l'apparence. C'est même devenu un critère pour voter ! Ces mannequins imparfaits et vieillissants nous confrontent à notre propre fragilité, à notre mortalité.

Pensez-vous qu'il y a une vie après la mort ?

Walt Whitman, ce grand poète américain du XIXe siècle, a dit : "Je ne suis pas tout entier contenu entre mon chapeau et mes bottes." Cela signifie que nous sommes autre chose qu'une enveloppe corporelle. Je ne sais pas si c'est de l'énergie ou autre chose... Mais quand mes amis mouraient les uns après les autres du sida à New York dans les années 80, je savais que cette énergie allait quelque part. J'ai fait l'expérience de choses que l'on ne peut pas expliquer. Je suis persuadé qu'il y a un au-delà, mais je ne sais pas ce que c'est !

Allez-vous à l'église ?

Je suis croyant et je fréquente toutes sortes d'églises, synagogues, etc. Je lis aussi beaucoup de livres métaphysiques, religieux ou philosophiques. Mais je me reconnais plus dans les textes de chanteurs comme Leonard Cohen ou George Harrison. Les artistes comme Michel-Ange ou Michael Jackson sont mes prophètes !

À force de photographier des célébrités, vous êtes vous-même devenu une star. À quoi ressemble votre vie ?

J'ai de la chance : ma vie est très variée, et mes jours ne se ressemblent pas. La semaine dernière, j'étais dans ma ferme à Hawaï où je mène une vie très tranquille et contemplative. Et là je suis à Paris où je célèbre mon exposition, je fais la fête, je ris ! J'essaie de trouver un équilibre entre ces deux vies.

Essayez-vous de trouver l'équilibre dans votre travail aussi, entre l'esthétique et le conceptuel ?

J'essaie de communiquer à travers le visuel et non à travers de longs textes ou des livres. Beaucoup d'oeuvres contemporaines intimident les gens parce qu'ils ne les comprennent pas. Je veux que mon travail soit accessible à tous. Pas besoin de faire partie de l'élite de l'art contemporain pour saisir le sens de mes photos !

Par ANNE-SOPHIE JAHN

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