French Photo October, 2007

DAVID LACHAPELLE ENTRE AU MUSEE : LE DELUGE !

Milan accueil l’exposition du photographe américain David LaChapelle, au Palazzo Reale, du 25 sept. 2007 au 6 janvier 2008. Plus de 350 photographies retracent l’ensemble de sa création, dont une nouvelle série que nous présentons ici et en couverture, intitulée « Déluge ». Inspirée par l’œuvre de Michel Ange dans la Chapelle Sixtine, « Déluge » traduit des préoccupations mystiques sur la contemporanéité, métaphoriquement les incidents destructrices d’un matérialisme outrancier sur l’avenir de la société. Organisée en 13 sections, l’exposition aborde les thèmes chers au photographe, « Désastres », « Plastic people », «Consommation »… Photo, qui a fait connaître David LaChapelle en France, vous montre son plus récent travail.

Par amitié David LaChapelle répond à nos questions tout en parcourant sa rétrospective milanaise et en finalisant l’accrochage.

Etes-vous passé des magazines de mode au travail personnel afin d’entrer dans le marché de ‘art ?
Non, ce serait une raison très superficielle que de réaliser cette œuvre juste pour entrer dans le monde de l’art. J’ai atteint tout ce que je voulais dans l’univers des magazines et il n’y a plus d’espace dans ce lieu pour exprimer par la photo de mode et de célébrités. J’ai dit tout ce que j’avais à dire dans ce contexte, et ce n’est plus là que je peux exprimer ce que je ressens aujourd’hui. Je retourne donc à mes débuts, comme il y a vingt ans aux expositions dans les galeries.

Vous considérez-vous comme un photographe engagé ? Cette exposition est-elle d’une façon personnelle de dresser un contact social ?
Ah oui ! Je veux définitivement aller dans une direction qui éclaire mes questions et apporter des réponses, par la photo, aux questions abordant les sens de la vie, plutôt que d’avoir à faire exclusivement aux compulsions et obsessions de la société, ou m’orienter vers un univers sombre, confus. Je souhaite me concentrer sur mes interrogations personnelles et les présenter dans mon travail photographique.

Comment en êtes-vous arrivé là ?
En suivant mes intuitions. Je ne suis pas devenu photographe pour être connu, ou pour gagner de l’argent.

Le « Déluge » représente-t-il l’aboutissement de vote travail sur l’échec d’une société décadente tournée vers la poursuite des biens matériels ?
Oui en effet, le « Déluge » évoque l’idée de la fi du monde, lorsque tout a disparu, que le matérialisme est arrivé à son stade ultime et qu’apparaît alors le désir de trouver l’illumination et de se tourner à Dieu.

Combien de temps avez-vous consacré à la réalisation de « Déluge » ?
J’ai travaillé pendant les deux dernières années. Mon interprétation du Déluge a été influencée par la Chapelle Sixtine et l’œuvre de Michel Ange.

Comment avez-vous photographié le déluge ? En une ou plusieurs fois ?
J’ai apporté un décors géant que j’ai mis à l’eau, puis je l’ai photographié en trois parties.

Et pour la « Cathédrale », comment avez-vous procédé ?
Nous avons fabriqué le décor d’une église, sur lequel nous avons versé de l’eau; ensuite j’ai photographié avec une Hasselblade en large format.

Votre travail est-il influencé par les événements du 11 septembre ou encore par l’ouragan Kathrina ?
Eh Bien.. Disons que nous nous trouvons à u moment crucial de l’histoire, et de nos vies, où nous serons obligés de faire des choix déterminants.

Vous accordez une place importante à la fois et à la spiritualité. Quelle est votre relation à cette dimension-là ?
Je préfère vivre avec l’espoir et la foi dans la bonté des gens, plutôt que dans une forme de désespoir. Aussi il m’est important d’aller vers l’inconnu, de l’accueillir. Voilà ma définition de la foi. C’est à chacun d’entre nous de trouver sa propre spiritualité, sa voie, le sein de sa vie. Ce désir nous habite tous.

Après le documentaire « Krumped » et le long-métrage « Rize », projetez-vous de réaliser un autre film ?
Non, pas pour l’instant. Je vais continuer à photographier. J’adore le concept d’exposition dans les galeries, les musées ; c’est là que je me sens le plus à l’aise aujourd’hui, et ce sur quoi se porte mo intérêt.

Quelle est l’importance, pour vous, du corps humain, de sa gestualité, si présente dans votre œuvre ?
Certainement ! Le corps fait partie de la nature, et c’est pourquoi j’aime le photographie. Il traverse les différentes étapes de la vie, comme la nature, et reflète cette beauté. L’image du corps est puissante, attirante ; elle traduit l’humanité sur un monde physique, comme une partie intégrante de la nature.

Vos références symboliques sont chrétiennes. Pourquoi ?
J’ai été élevé dans le christianisme, c’est tout ce que je connais. Mais aux Etats Unis, l’approche de Jésus a été pervertie par les fondamentalistes, avec lesquels je suis en désaccord. Ils ont détourné ses enseignements. Jésus, selon moi, partage des croyances avec d’autres religions du monde, et les fondamentalistes tentent de détruire différents aspects de cette croyance.

Etes-vous religieux ?
J’ai ma propre spiritualité, mon chemin, mais je reste ouvert. J’explore, je suis intéressé par les enseignements originels de Jésus. Je n’aime pas la manière dont les conservateurs s’en servent, ce qu’ils en ont fait.

Quel est le sens de ses « Eveillés » en suspension, en apesanteur ?
Ils représentent ce moment d’illumination, enter la vie et la mort, de l’inconscience à la conscience, à l’instant où ils s’éveillent. Mes « illuminés » sont immergés dans l’eau, dans des bassins- un espace de sécurité, un utérus- où je les ai photographiés en train de flotter, de se détendre, sans que ces personnes ne s’en aperçoivent.

Quelle a été l’influence de votre mère ?
J’ai été influencé par mon père, ainsi que par ma mère, qui nous a photographiés tout au long de notre vie, créant de petites scènes. Cela a sans doute, en effet, été mon premier contact avec la photo.

Continuerez-vous à publier dans les magazines ?
Probablement pas ; je ne peux pas répondre de façon absolue, mais j’ai arrêté depuis un an. C’était devenu limité, et je suis arrivé à u stade où je souhaite réaliser mes propres idées. C’est la seule chose que je puisse faire aujourd’hui ; je ne peux pas régresser.

Que représente cette exposition ?
C’est le reflet sincère de mes préoccupations actuelles. Cette exposition ne répond pas à une attente ou à une commande, ni à des fins d’ordre mercantile ou commercial. Il s’agit d’un travail totalement personnel, l’expression intime de mes réflexions aujourd’hui. Rien d’autre.

Par Dominique Godrèche.

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