French Photo May 2010

Un éternel rendez-vous manqué ... ou pas? Des années durant, David LaChapelle a traqué Michael Jackson. Séances arrangées, reportées, annulées ... La rencontre semblait à jamais interdite, maudite. Et puis voilà: en plein printemps, des rumeurs autour de la mort (ou pas) du chanteur, LaChapelle sort de sa manche de mystérieux portraits d'un Jackson sublimé en icône religieuse. Transcendant la rumeur, le photographe confère ainsi à ce Jackson post-mortem (ou pas) le statut que lui seul pouvait lui donner, celui d'immortel. Finalement, par-delà la vie ou la mort, un rendez-vous réussi avec l'éternité. Ces images intrigantes paraissent à une période charnière de la vie du photographe et pourraient même marquer la transition d'un David à un autre.

Car en 2010 LaChapelle est en pleine mue. Il arpente la planète et, prenant racine dans les musées et les galeries de quasiment tous les continents tout en délaissant les publications, alimente les rumeurs autour de son retrait de l'univers du glamour et du papier glacé. Alors, après les années jet -set, les années rejette-set? Installé depuis peu dans le cadre paradisiaque d'une « ferme » hawaiienne, à trois heures de route de toute zone urbaine, LaChapelle semble exploiter cet isolement relatif pour prendre du recul.

Comme s'il s'écartait de la chronique de l'artificialité éphémère - le bling-bling, ni plus ni moins - qui a fait sa gloire pour s'engager dans le développement artistique durable. Une approche plus écologique en somme. Le photographe, lui, voit les choses différemment, et parle simplement de « liberté retrouvée ». Voire conquise. De prise de distance avec la première partie de sa carrière, mais sans reniement aucun. En témoignent probablement ses étranges portraits jacksoniens, mais aussi la fresque hommage à l'Afrique exsangue qu'il a bien voulu nous confier. Le traitement reste identique: goût de la couleur, glamour, kitsch, extrême composition de l'image, tout est là. L'esprit de provocation demeure lui aussi mais avec une profondeur supplémentaire, liée à la spiritualité. Etrange LaChapelle, qui joue depuis des années avec les codes et les tabous d'un milieu qui le façonne autant qu'il le fascine, qui dénonce ce qu'il paraît flatter - ou l'inverse. Mais dans tous les cas le personnage demeure captivant, échappant sans peine à toute classification caricaturale hâtive. Le nouveau chapitre de sa vie semble aussi passionnant que les précédents. LaChapelle le commente, sans se faire prier.

« LE VIOL DE L'AFRIQUE », 2009
« Vénus et Mars » revisité.
Nous vous avions dévoilé un extrait de cette fresque (photo n° 461 p. 18), la voici dans son intégralité. Naomi Campbell incarne l'amour et l'Afrique pillée face au dieu européen représentant la guerre, dont les armes sont portées aux bras des enfants noirs.

David LaChapelle est à la recherche de la beauté. Il est, enchanté par elle, obsédé par elle. Il est captivé par la beauté du corps humain de la même façon que les peintres et sculpteurs italiens de la Renaissance qui prenaient tant de plaisir à représenter le corps. L'un de ces artistes fut Sandro Botti¬celli, qui a inventé un idéal érotisé qui nous tient toujours ravis un demi-millénaire après sa mort en 1510.

Sa peinture « Vénus et Mars », qui se trouve maintenant à la National Gallery de Londres, est emblématique. Vénus est habillée d'un voile blanc diaphane et elle est assise droite et bien éveillée. Son compagnon est en contraste total. Masculin, nu et endormi, nous l'identifions par son armure et par les armes que quatre petits satyres lui ont empruntées pendant qu'il est assoupi. Il s'agit bien sûr de Mars, vaincu. Voyez cette main molle. Le doigt qui se balance sans énergie. Mars est épuisé. Sa fière lance est maintenant objet de jeu pour les petits satyres qui sont sur le point de le faire tressauter de son état d'abandon post coïtal. La réponse de LaChapelle à la peinture de Botticelli est un retour à la réalité et amplifie le jeu des contrastes.

Le maître italien oppose homme et femme, endormi et éveillée, nu et habillée. David ajoute une autre opposition: les noirs et le(s) blanc(s). Mars, bien sûr, est un puissant dieu européen. Il sommeille paisiblement et est entouré par les signes extérieurs de conquête: lingots d'or, colifichets brillants, grenade et pistolet dorés. Un crâne incrusté de diamants. Il y a trois petits enfants noirs. Deux d'entre eux jouent avec de grandes armes à feu, des jouets avec lesquels on s'amuse, comme les petits camions de l'arrière-plan qui sont placés dans un paysage désert.
Sur la gauche est assise Vénus. Elle est noire. Elle est chargée de tous les aspects de la beauté noire que les Européens blancs ont toujours trouvée si irrésistibles. Elle est exotique, rare et distante. Ses bijoux, ses ongles peints, sa coiffure somptueuse et sa poitrine exposée, tout concourt à donner une image de fragilité rare. Elle est une femme africaine noire vue à travers des yeux européens blancs et a été traduite passive, apprivoisée et très belle. Extrait d'un texte de « Fantasy and Truth » de Colin Wiggins

« MICHAEL ÉTAIT UN PROPHÈTE, SA VIE A ÉTÉ TRÈS DIFFICILE, IL A BEAUCOUP SOUFFERT ALORS QUE JAMAIS UN ARTISTE N'A EXPRIMÉ AUTANT D'AMOUR »
Cette année, David, vous exposez dans de nombreux musées et galeries, avec à chaque fois un contenu différent…

Je reste un obsédé de la photo, de la création. J'ai tellement d'œuvres à disposition que je peux montrer des choses totalement différentes dans chaque musée, pour m'accorder au lieu, au pays. J'aime utiliser un langage universel, ou plutôt parler la langue de chacun pour être compréhensible partout.

Vos inspirations évoluent. En 2007, la série «Déluge» puisait dans Michel-Ange. Récemment, vous vous êtes inspiré, par exemple, du «Vénus et Mars» de Botticelli ...
Il faut que ce soit justifié. Dans le cas du Botticelli, c'était approprié, on touchait à l'éternel cycle autour de l'avidité et de l'amour, de la guerre et de la paix ... Ça a vraiment du sens dans le monde actuel. J'ai utilisé la beauté comme un outil pour attirer les gens vers cette image, tout en racontant une histoire provocante, où utiliser la beauté relevait davantage du défi. J'utilise tout ce que j'ai appris dans ma carrière, dans la mode, la beauté, le maquillage, pour en faire autre chose. J'aime ça. Ces divers niveaux de lecture ont toujours existé dans mon travail, mais maintenant que je suis libéré des contraintes du commerce, certaines remontent plus facilement à la surface.

Vous avez tiré un trait sur votre «vie antérieure », la mode, la beauté, le luxe, le people ... ?

Pas du tout. Je continue, mais j'écris aussi un nouveau chapitre. Je suis ce que mon cœur et mon intuition me dictent. J'ai simplement choisi: j'ai pris le bon, les choses qui me rendent le plus heureux, et j'ai laissé le reste. Longtemps j'ai fait tout le travail qui se présentait. Je ne pouvais imaginer d'en refuser. Et un jour, j'ai dit non. Et là, je me suis senti libre. En arrêtant la photographie commerciale, les magazines, je pensais que c'était fini. Mais le monde a changé, il est beaucoup plus souple, plus flexible, les artistes circulent plus facilement d'un domaine à un autre. Il y a beaucoup plus d'intégration. Quand on m'a proposé d'exposer dans les musées et les galeries, j'ai été surpris, choqué même. Alors j'ai décidé de faire des choses nouvelles. C'est une manière différente de travailler, plus libre, plus stimulante, où on peut passer plus de temps sur chaque photo. Je suis libre. J'ai libéré mon esprit.

Vous vous êtes installé dans une ferme à Hawaii: était-ce pour revenir à quelque chose de plus «authentique»?

J'ai grandi dans la campagne, à trois heures de New York. Quand mon père est mort, en 2002, je suis allé dans la maison où j'ai grandi, et j'ai réalisé que dans la solitude, je pouvais trouver plus facilement les grandes orientations de ma vie, l'inspiration ... Paradoxalement, pendant des années, j'ai travaillé pour des magazines qui contribuaient à la surconsommation et à la décadence ambiante, tout en remettant cette orientation en question dans mes photographies. Attention, je condamnais tout ça, mais j'adorais la beauté, le glamour, la mode ... Mais ce monde, comme celui de l'art même, est trop étroit. Je ne veux pas vivre dans une sous-culture, je veux vivre dans le monde. Je veux toucher les gens, communiquer avec eux, et les musées me sont aussi utiles pour ça que les magazines.
Le visuel est un langage et, à la différence de ce qui se passe le plus souvent dans l'art contemporain, je refuse que mon travail dépende de l'écrit, doive être expliqué. Nous devons parler au monde. Etre pop. "Pop" comme dans vox populi, la voix du peuple, pour le peuple. Qu'il s'agisse de « pop music » comme avec Michael Jackson, ou d'autre chose. Je n'ai jamais été dans le monde de la mode, j'ai toujours été à l'extérieur.

Comment votre travail avec Lady Gaga s'insère-t-il dans cette vision de votre relation au monde?

Nous avons été amis avant de travailler ensemble. J'aime sa compagnie, elle est douce, gentille ... Il n'y a pas de règle, rien de planifié, pour moi. Si j'ai envie de la photographier un jour, je le fais, c'est tout ... Je dois maintenant me concentrer sur ce qui m'intéresse, je n'ai plus le temps. Je dois être capable de répondre aux exigences du travail pour les galeries et les musées, produire des choses fortes, provocantes, belles ...

Parlons de votre série autour de Michael Jackson ...
Ça a été une collaboration très inspirée, une occasion formidable, quelque chose de très excitant.

Vous en parlez comme s'il s'agissait vraiment de Michael Jackson. N'est-ce pas un sosie?

Je ne tiens pas vraiment à en parler ... Ces choses ont été faites, et… voilà.
Alors parlons des trois images que nous publions. Que pouvez-vous nous dire de celle où le personnage Michael Jackson est présenté comme un archange?
C'est un archange qui prie pour le diable après l'avoir vaincu et avoir jeté son épée. Notre Michael a beaucoup de compassion pour lui.

Autre image, Michael Jackson se tient debout près d'une figure virginale, au milieu de fleurs, au bord de la mer ... C'est une évocation de la Vierge de Guadalupe, donc de la Vierge Marie. Michael était un prophète, sa vie a été très difficile, il a beaucoup souffert alors que jamais un artiste n'a exprimé autant d'amour. Il voyait Dieu sur le visage de chaque enfant et on a tenté de faire de lui un démon. Il était noir, il est devenu blanc, à cause d'une maladie, et on a voulu croire qu'il se faisait faire de la chirurgie esthétique. Pourquoi les gens se réjouissent-ils de la chute de ceux qu'ils ont hissés au sommet? Cette histoire quasiment biblique s'est déroulée de notre vivant, là, sous nos yeux. C'est une des vies les plus épiques qui soient.

Est-ce une manière d'affirmer la «pureté» de Michael Jackson?
Oui. Michael était pur.

Troisième image: le personnage Michael Jackson est inconscient et il est porté par le Christ en personne...
C'est ma pietà à moi. Habituellement, dans les pietà, Marie tient le corps de Jésus dans ses bras. Ici, c'est Jésus qui prend dans ses bras un Michael Jackson mort.

C'est aussi une manière de parler de la mort en général ... La mort vous obsède-t-elle, vous fait-elle peur?
Pas du tout. Absolument pas. Comment pourrions-nous savoir s'il n'est pas aussi formidable de mourir que de naître? Je pense que c'est la même chose. Je ne tiens pas à mourir, mais je n'en ai pas peur.

Autre série, autre photo, celle que nous avons déjà évoquée, avec Naomi Campbell dans le rôle de Vénus, entourée d'enfants jouant avec des armes ... Que vouliez-vous exprimer dans cette œuvre?
L'Afrique est le berceau des civilisations et de l'humanité. Au cours des dernières années, l'extraction de l'or y a connu un développement exponentiel. De l'espace, on peut voir les cratères que cette nouvelle fièvre de l'or entraîne, la destruction de l'Afrique. L'Afrique, c'est la terre mère qu'on dévaste. L'avidité nous fait détruire notre mère. Ce que Botticelli exprimait dans son tableau, l'association de Vénus et de Mars, de la beauté, de notre technologie, et de la guerre, reste vrai pour nous.


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UNE EXPOSITION
" Eden» Jusqu'au 20 mai. Serge Maruani et Alain Noirhomme Gallery, rue de la Régence 17 Regentschapsstraat, 1000 Bruxelles, Belgique www.aJain-noirhomme.com

Par Christian Gauffre

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