Connaissance des Arts Photo 19 March 4, 2009

Portrait d’artiste
Iconoclaste et talentueux, baroque et provocateur, l’Américain David LaChapelle est devenu une légende. Il présente pour la première fois en France une vaste rétrospective de son travail photographique à l’Hôtel de Ville de la Monnaie à Paris.

Que penser de David LaChapelle? De son art ? Ses photographies, délicieusement baroques pour les uns ; prétentieuses, voire outrancières pour les autres. L’ambivalence de ces images est d’autant plus forte qu’elles appartiennent au monde de l’art mais semblent issues de celui de la mode et de la publicité. Art et pub ! Autrefois, la frontière entre ces domaines traçait une démarcation nette entre les artistes et des simples créatures au service d’une commande. C’est sans doute pour cette raison que le monde de l’art n’a eu que mépris et dédain pour les productions du jeune photographe. Tout a basculé il y a une dizaine d’années. Les prix sont envolés pour atteindre les 80 000 dollars. Désormais, les institutions se l’arrachent. Entre-temps, et non sans une certaine habilité, David LaChapelle a su donner à ses images une indéniable épaisseur, convoquant pour telle série la grande histoire de l’art (Deluge, Heaven to Hell..) ou recyclant pour telle autre les figures de la culture américaine (After pop, star system). Tout le génie – et quelquefois toute la faiblesse – de cet artiste est d’avoir compris ce que réclamait le public, de le lui avoir fourni tout en convoquant les thèmes majeurs agitant la société contemporaine.

La mode, la pub et la photo.
Si l’art de David laChapelle atteste avec brio d’une mutation des goûts, il faut remonter au milieu des années 80 pour bien saisir comment la culture populaire et l’art se sont retrouvés. Tout s’est joué avec l’intrusion de la photographie dans le champ artistique. Déjà depuis la fin des années 60, le mouvement conceptuel et le Land Art utilisaient l’image photographique en tant que document. D’autres (tels Ed Ruscha ou Bruce Nauman) concevaient la photographie comme un moyen d’expression autonome. Le rôle pionnier des Becher en Allemagne vers la fin des années 70 précipite le basculement en énonçant l’idée que la photographie peut devenir le support exclusif d’une activité artistique. La suite est connue Le mouvement trouve son apothéose au début des années 90 avec la photographie dite plasticienne. Par son rapport ambigu avec le consumérisme, la photographie de mode devenait le symbole d’une production aux antipodes des valeurs nobles de l’art. Quelques photographes, dont LaChapelle, vont lutter contre cette perception. Dans le même temps, la communication de masse - avec la publicité en porte-drapeau – commence à démontrer qu’elle peut remplacer le vieil art moderne, resté élitaire.

C’est l’époque où les pubs Benetton envahissent les murs des villes et deviennent supports de débat d’idées. Leur cynisme possédait une intensité et une innocence d’un type nouveau. La pub et la photographie de mode, par leur capacité à investir les magazines et les autres médias, questionnent avec "pertinence" et ironie notre rapport au réel. David LaChapelle va s’engouffrer dans cette brèche où la différence entre créateur et créatif, entre art et pub n’est pas tant une question de talent, d’audace ou de technique que la capacité de l’image à toucher un public élargi. La photo de mode commençait à trouver un peu de l’aura quelle recherchait désespérément. Helmut Newton ou Irving Penn avaient déjà indiqué le chemin. Elle fut aidée en cela par quelques magazines. "W", "Another Magazine”, "Thank" publient régulièrement des portfolios d’artistes tels que Nan Goldin, Larry Sultan, Philip Lorca diCorcia. Vers 1994, d’autres comme "ID", "The Face" et "Purple" poussent cette logique à son terme en croisant des articles sur des peintres, des écrivains, des intellectuels et surtout les nouveaux artisans de la mode. Tous endossaient avec plaisir l’image glamour de personnes passionnées par les nouvelles tendances et l’industrie de luxe. Côté photographie, les jeunes photographes de mode inventent dans ces pages de nouveaux principes de narration.

Dans ce contexte, David LaChapelle devient vite une référence. L’homme s’est fait remarquer depuis le milieu des années 80 par sa capacité à investir sur un mode parodique la culture américaine. Ses séries, volontairement kitsch, se présentent comme de savantes mises en scène composées avec des acteurs des décors, des assistants et des moyens techniques conséquents. Ses visions séduisent par leur caractère outrancier avec les poses maniérées des mannequins, la charge érotique qui s’en dégage. Autre particularité, les plus grandes stars lui font confiance : Elizabeth Taylor, Leonardo DiCaprio, David Bowie, Jeff Koons, Björk, Paris Hilton, David Beckham, Hillary Clinton… Une partie de son succès vient de là, de sa capacité à donner d’une personnalité une représentation décalée, plus drôle, plus cynique aussi, comme si le modèle s’amusait avec la photographie à "sur-jouer" ce qu’il incarne ou, au contraire, à le nier. Pamela Anderson par exemple est transformée en poupée offerte au regard, exacerbant les stéréotypes qu’elle et son corps véhiculent. Comme dans le Pop Art, ces mises en scène exaltent l’image. Elles deviennent le lieu où s’inscrivent les incidents d’une vie imaginaire, et parodient, amplifient, déconstruisent l’univers des médias.

Pop Art et photo.
La référence au Pop Art et à Warhol n’est donc pas innocente. C’est Andy Warhol qui en son temps avait découvert le jeune homme et lui avait permis de publier ses premiers travaux dans la fameuse revue "Interview" dont il était alors le rédacteur en chef. En cette fin des années 70, New York est un creuset. Le jeune LaChapelle sort tout juste d’une école d’art de Caroline du Nord où il s’essaie à la peinture et au graphisme. Mais sa passion reste avant tout la photographie. Déjà enfant, il avait réalisé un étrange portrait de sa mère, ancienne mannequin, accoudée à un balcon à Puerto Rico, un verre de Martini à la main. L’anecdote amuse Warhol. Surtout la rencontre entre le maître et le jeune homme se déroule au mythique Studio 54.

LaChapelle y est serveur et y découvre toute la faune de la ville, depuis les camés jusqu’aux célébrités et futures stars de la pop music. Lieu de la démesure, le night-club invente alors un style de vie. La drogue y circule en abondance, les tenues les plus extravagantes s’exhibent, le sexe y est omniprésent comme pour mieux conjurer le puritanisme de l’Amérique, certains se baignent des baignoires de champagne avant de rejoindre le très sélect club VIP inventé pour l’occasion. Tout l’imaginaire de David LaChapelle se trouve ici, dans cette expérience inaugurale. La suite est connue. Quelques années de galère ; ses nus publiés dans "Interview" ayant néanmoins réussi à attirer un peu l’attention. Puis le succès, rapide. À la fin des années 80, le label LaChapelle es gage d’une absence de conformisme et d’une indéniable qualité. Un temps, il est perçu comme l’un des initiateurs de la vague du "porno-chic".

Les commandes vont affluer, les magazines s’arrachent ses images. En 2000, il est même considéré par le magazine "American Photo" comme l’un des dix meilleurs photographes au monde. Entre-temps, il s’est construit une légend e. Celle d’être un intime des stars mais aussi celle d’un photographe désireux d’investir les musées et les galeries. Pour cela, de séries en séries, il développe un style qu’il qualifie de "baroque pop". Par baroque, il indique combien ses compositions refusent tout lien direct avec le réel. Figures et fonds disjonctent. Alors que les modèles s’affirment comme des symboles d’une attitude glamour, les fonds au contraire introduisent une sorte de mise en abyme où la misère, le délabrement, les catastrophes offrent le spectacle d’un monde à la dérive. Ce principe se retrouve dans sa série sur le Christ, Meditation, de 2003.

L’environnement y est contemporain mais les différents personnages déclinent jusqu’au paroxysme les lieux communs d’une Amérique à la dérive (drogués, flics corrompus, latinos déclassés..). Pour David LaChapelle, notre société a besoin que ses quatre vérités lui reviennent d’un ailleurs qui lui fut interne. La rhétorique visuelle de la publicité lui proposait ce cadre. Et s’il s’interroge sur le culte de la personnalité (séries Plastic People, Excess, Star System), le rapport ambigu de la culture populaire avec l’idée du luxe ( Consomption, Accumulation) et même le recours au divin comme refuge identitaire (Deluge, Heaven to Hell), ses images restent toujours des mises en scène destinées à l’adhésion du plus grand nombre, avec leurs compositions kitch. Certains y voient là l’œuvre d’un artiste très habile, véritable sophiste de notre culture. D’autres pensent que la « limite » frôlée par les images de David LaChapelle n’est pas une limite entre le social et son refoulé, mais bien l’adhésion béate à une idéologie qui réclame son quota de scandale et de contradiction pour mieux s’affirmer comme l’horizon infranchissable de nos vies.

Réflexion sur la représentation dans l’art De Christophe Beaux, P.D.G. de la Monnaie de Paris où est présentée l’exposition "David LaChapelle".
L’œuvre de David LaChapelle est ambiguë. La dimension érotique de ses compositions émoustille souvent le premier regard mais n’est pas l’essentiel du propos. Le spectateur doit faire l’effort de dominer ses sens pour découvrir les autres appas des photographies. Ce faisant, David LaChapelle pose la question récurrente et jamais résolue de la représentation dans l’art. Cette tension entre la réalité et sa représentation est aussi au cœur des préoccupations des graveurs de la Monnaie de Paris : une "belle" monnaie n’est pas forcément une pièce qui représente un beau sujet mais une belle représentation du sujet…Depuis que Louis XIV a fait de la monnaie un média métallique intimement lié aux étapes de son règne, la fabrication monétaire n’échappe à aucune des questions que doivent résoudre les plasticiens, les peintres, ou les photographes : comment rendre palpable le sujet dans le cadre restreint d’une représentation graphique ? Par une voie détournée et un peu subversive, David LaChapelle stimule cette réflexion sans cesse recommencée.

Par Damien Sausset

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