Beaux Arts Septemeber 2013

L ’objet du désir est souvent celui du délit. Placardé en octobre 2012 dans les rues de Vienne, l’affiche annonçant « Nackte Männer » (Hommes nus), exposition du Leopold Museum, heurte les passants. Trois footballeurs en tenue d’Adam, tels des athlètes de l’Antiquité. C’est un cliché de Pierre et Gilles, Vive la France ! [ill. p. 9]. L’oeuvre ne pose aucun problème sur un plan légal, car les sexes sont au repos. Pourtant, après de nombreuses plaintes, ils sont recouverts d’un bandeau. Dans le même temps, et pendant des mois, personne ne s’émouvra de la femme nue de Klimt affichée dans le métro… Le sexe masculin serait-il donc plus tabou que celui de la femme ? « Dans la société contemporaine, la nudité féminine est banale, tandis que la nudité masculine a quelque chose d’extraordinaire », affirme Daniela Hammer-Tugendhat, professeur à l’université des arts appliqués de Vienne, dans les colonnes de Die Zeit, au moment de la polémique. Cette pionnière d’une approche féministe de l’histoire de l’art en Autriche renchérit : « Depuis le début de l’époque moderne, la sexualité masculine est exclue du champ des représentations. La femme est le corps, l’homme est l’esprit. Jusque dans l’acte sexuel… »


Longtemps, le phallus s’est exposé sans vergogne

Il n’en a pas toujours été ainsi. Pendant des siècles, le sexe s’est étalé dans la peinture et la sculpture figuratives les plus officielles, y compris dans les univers de chrétienté. Mais pas n’importe quel sexe : le sexe masculin avec des critères précis, de taille honorable, parfois très détaillé, certes peu érigé, mais parfois ostentatoirement exhibé. Côté femme, très peu, voire pas, de sexe. Un triangle abstrait. Ou que des poils. Ou quelques lignes vagues sans poils. Aucun sentiment de pornographie du côté du phallus : dans la Grèce antique, le sexe masculin est même plus souvent représenté que celui de la femme. Interdits et tabous écraseraient donc plutôt le corps des femmes… Jusqu’à l’époque moderne où une vulve anonyme va détrôner de son piédestal ce fameux phallus antique que l’on croyait de marbre. On a maintes fois qualifié l’Origine du monde de Courbet de « pornographique ». Il l’est assurément dans sa volonté non métaphorique de nous mettre face à ce qui nous regarde, sans aucun alibi, fût-il pictural. Selon Georges Molinié, professeur de stylistique et sémiotique à l’université Paris IV, « c’est justement l’affichage, l’ostentation, l’exposition, qui définissent, qui constituent, le pornographique, et nullement la thématisation » (in Sexes, Beaux Arts éditions, 2004). Dès 1929, dans Malaise dans la civilisation, Freud remarquait que « les organes génitaux en eux-mêmes, dont la vue est toujours excitante, ne sont pourtant jamais considérés comme beaux. En revanche, un caractère de beauté s’attache, semble-t-il, à certains signes sexuels secondaires ». Les conceptions de beauté se fondent donc sur la mise en exergue des poils, muscles, cheveux, tétons… Cela explique la rareté des cadrages emphatiques des organes génitaux masculins en peinture : « Curieusement, le sexe en érection apparaît davantage comme fragment, que ce soit en photographie ou en sculpture. Il incarne alors la force, le désir, etc. Nous n’avons pas retenu ces pièces pour l’exposition, car en tant que fragments, elles s’affirment hors sujet de la représentation du corps nu. Les hommes représentés nus, en érection, sont encore plus rares. Je n’en connais pas », affirme Guy Cogeval, directeur du musée d’Orsay et commissaire de l’exposition « Masculin / Masculin ». Après Courbet, le nu féminin, étendard de la modernité, va devenir la norme. Les rôles s’inversent. Le pénis reste dissimulé entre les cuisses, on le voile pudiquement d’une étoffe. Ou c’est le modèle qui nous tourne effrontément le dos. Lorsque le pénis surgit, ce n’est que furtivement, pour mettre littéralement à nu la fragilité (voire la misère chez les sécessionnistes viennois) du personnage. La connotation, comme un aveu d’impuissance, est alors immédiatement taxée d’homosexuelle.


Transgression de la photographie

À ses débuts, la photographie, en quête de légitimité, va copier les canons esthétiques de la peinture. On rejoue sur papier argentique ou albuminé les grands thèmes mythologiques: Orphée, Narcisse, Dionysos… En 1896, Fred Holland Day, acteur américain majeur du mouvement pictorialiste, fait poser des éphèbes avec une couronne de laurier. Les premiers clichés de nus servent aussi parfois d’études en peinture (Marconi, Edmond Lebel). L’apparente précision de la photographie permet par exemple aux peintres de représenter la pilosité pubienne avec force réalisme… (L’Origine, encore !) Progressivement, les contrastes du noir et blanc vont redonner du poil à la bête. Dans la première moitié du xxe siècle, les images exhibent une « masculinité musclée », liée au développement de l’athlétisme et de la culture physique ainsi qu’à une militarisation par les régimes totalitaires (le corps fasciste, Arno Brecker). En dépit de la phobie du sexe des nations puritaines, photographes européens et nord-américains transgressent les interdits, jusqu’à la libéralisation des années 1970, en usant des sujets sportifs, allégrement arrosés de scènes de baignade (Boris Ignatovitch, le Bain)…À l’ère plus contemporaine, nombreux sont les photographes qui refusent un canon commun pour la virilité (Dieter Appelt, Robert Mapplethorpe), revendiquent l’apparition du « corps homosexuel » (Pierre et Gilles, Zoe Leonard). Sans négliger le regard féminin, souvent engagé, sur le masculin (Nan Goldin, Orlan)… En sondant la question du genre par le biais du nu masculin, les photographes des xxe et xxie siècles dépeignent une nouvelle nuance, un peu comme l’avaient alors fait du corps féminin leurs prédécesseurs peintres réalistes : celle entre corps dénudé et corps nu. Non pas la dénudation du sexe, qui pourrait former l’érotisme (le beau), mais le sexe, son genre,mis à nu. L’homme dans ce qu’il y a de plus profond. Après la peau.

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